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Marie-Louise-Julia Aubert avait 19 ans lorsque les Boubakis entrèrent dans la Vallée de Joux. Elle était alors fiancée à Louis-Henri Aubert, qui se trouvait être mobilisé aux Verrières, là où le gros de l’armée de l’Est trouva refuge. Lorsqu’elle lui écrit cette lettre, elle est bien sûr loin de se douter que son fiancé participe au même moment à l’accueil de plus de cinquante mille soldats français.  Julia et Henri au temps de leurs fiançailles
Derrière-la-Côte, 9h½ du soir, 31 janvier 71 Mon cher Henri, Est-ce possible que tu es loin de moi, je ne puis le croire. Tous les pas que j’entends résonner dans le corridor me font tressaillir de joie, parce qu’il me semble que c’est toi qui viens me faire une visite ! Que je serais contente si c’était vrai, mais malheureusement il n’en est rien. Nous attendons des militaires. Nous en aurons je pense douze à loger ; deux arrivent à l’instant chez mon oncle Louis. Je pense que les nôtres ne sont pas loin. Nous avons été occupées toute la journée à préparer pour les recevoir. Nous tenons à les soigner comme nous aimerions que tu le sois partout où tu seras obligé de loger. Si c’était toi qui viennes à leur place, qu’il ferait bon. Comme tu serais soigné ! J’espère que tu as fait un bon voyage, que tu n’as pas eu froid, tu me l’écriras tout de suite que tu pourras, cela me fera tant plaisir. Tu as dû attendre bien longtemps lundi matin, je pense que tu t’es gelé en attendant cette poste qui ne passe pas deux jours de suite à la même heure. Soigne toi bien. Ne fais pas d’imprudence. Tu sais que nous avons envoyé un traîneau pour chercher une dame à Morez et cinq enfants. Ce traîneau est allé jusqu’aux Rousses où se trouvaient ces personnes qui ont appris des nouvelles de la guerre, ce qui les a un peu rassurées, et elles se sont décidées à rester chez elles, ce qui nous a fait grand plaisir, car cela nous aurait donné beaucoup d’embarras. Lundi je suis allée au Brassus où j’avais à faire. Je suis entrée chez Julianne où je suis restée jusqu’à la tombée de la nuit : ils m’ont pressée de passer la soirée mais je n’ai pas voulu ne tenant pas de me mettre de nuit vu le monde qui allait et venait.  La future maison des fiancés du Solliat
Jeudi 2 février, 8h du soir Mon cher Henri, J’ai dû quitter ma lettre avant hier soir parce qu’il nous arrivait des soldats suisses. Nous pensions qu’ils ne serviraient à rien du tout, mais nous avons été bien contents de les avoir pour désarmer tous ces milliers de Français qui sont arrivés hier, tant par le poste des Mines que par d’autres chemins. Je ne vous en dis pas le nombre car je ne le sais pas. Les uns disent d’une manière, les autres d’une autre. Pour le moins, ce doit être dix milles. Nous avons fait de la soupe hier et aujourd’hui sans arrêter ; nous ne nous sommes couchés qu’un moment, encore tout habillés. Dans la maison, nous en avons couchés une trentaine et nourris de quarante à cinquante. Un officier a aussi passé la nuit chez nous. Ce pauvre jeune homme avait très bonne façon ; il avait l’air très triste ; c’est un M. Emile Morin qui habite Lyon depuis quelques temps. Tous ces soldats ont été dirigés sur Bière, Vaulion, Vallorbes etc. Il y en avait une ligne depuis le long des Bioux jusqu’au Sentier. Il y en avait encore une masse le long du Brassus. Il en reste encore quelques-uns qui sont malades ; ils sont à la cure et à l’Eglise. Nous avons eu beaucoup de peine à se procurer du pain ; c’était à la pille ! Au Sentier on n’en aurait pas trouvé une once. Il y avait de ces Français qui offraient des pièces de vingt francs contre un morceau de pain. D’autres, qui venaient de recevoir dix mille francs, disaient la même chose. On dit qu’il y a une masse de blessés dans le Risoux. Il y a aussi des mulets ; ils n’ont pas pu amener leurs canons parce qu’il y avait trop de neige. Ces officiers pleuraient en remettant leurs armes ; on leur a redonné leurs sabres. Que de tristes choses nous voyons ; j’espère que tu n’en vois pas autant ! Impossible de décrire toutes les misères que l’on voit, et ils disent encore qu’on ne voit rien ! Les Prussiens pillent et brûlent tout, villages, ambulances, etc. Les soldats du 45ème sont bien occupés ; le nôtre n’était pas rentré à la maison depuis hier matin. Je n’ai pas encore pu aller au Solliat. Ils ont été autant occupés que nous. Ils ont aussi donné jusqu’à leur dernier morceau de pain et de la soupe en quantité. On est à demi-mort; on craint encore de ramasser des maladies ; ils sont d’une saleté extraordinaire. On les a fait laver. On leur a donné des bas, du pain, du vin, du sucre, café, chicorée, jus, cigares, tabac etc. Ils nous ont bien remerciés, ils se trouvaient bien. Il y en avait qui n’avaient rien mangé depuis huit jours. Nous avons eu des Turcos qui s’étaient battus au moins cinquante fois. Il y en avait qui y étaient depuis le mois de juillet. Un avait été pris par les Prussiens à Sedan et il s’est échappé et a repris les armes. Ces pauvres malheureux sont sans nouvelles de leurs parents et amis. Dans ce moment il y a des femmes dans la cuisine qui disent les misères qu’il y a au Sentier : des malades sont à l’Eglise qui pleurent et crient. On brasse la boue jusqu’aux genoux à l’Eglise. On aurait jamais cru que de nos jours on verrait de pareilles choses ; ce n’est peut-être que le commencement de nos maux. Maintenant mon cher Henri, où es-tu ? Que fais-tu ? J’espère que tu reviendras bientôt ; j’attends avec impatience de tes nouvelles. Aujourd’hui je suis allée chercher du pain ; j’ai dû attendre quatre ou cinq heures pour en avoir quatre. Pendant ce temps, ma cousine Mélanie a reçu une lettre de son mari datée de Morges. Elle en a aussi reçu une de Bonfol. Ces gens vous envoyaient leurs salutations ainsi qu’à moi. On est un peu en repos ce soir, c’est pourquoi j’ai pu prendre un moment pour m’entretenir avec toi, ce que je fais avec plaisir. J’espère pouvoir aller un petit moment au Solliat demain. J’aimerais bien que tu ne brûles pas cette lettre, renvoie-la-moi sitôt que tu l’auras lue, j’aimerais bien la garder ; je t’en dirai la raison quand j’aurai le plaisir de te revoir. Le 1er février 1871 sera mémorable pour nous, je t’en réponds. Tout le monde a fait son possible pour soulager un peu ces pauvres malheureux mais je pense qu’il a toujours quelques-uns qui n’auront pas eu beaucoup pour d’autres beaucoup trop. Ceux que nous avons logés nous ont bien remerciés, disant qu’ils se souviendraient toujours de nous. Excuse ma lettre, mais je suis fatiguée, j’écris comme cela me passe par la tête ; à la guerre comme à la guerre ! Lettre manuscrite de Julia à Henri Derrière-la-Côte, 3 février 1871, 8h du soir Mon Henri J’arrive du Solliat ; j’y ai passé l’après-midi. Tes parents sont en bonne santé ; ils t’envoient beaucoup d’amitiés et se réjouissent beaucoup de te revoir au milieu d’eux. L’ouvrage ne leur a pas manqué ; ils ont aussi eu de quinze à vingt Français à loger et à nourrir, les derniers sont partis ce matin. Chez vous ont aussi deux soldats à loger. Le chemin en descendant de Tivoli est couvert de tambours, de fusils, de gibernes, cartouches, etc. A des endroits, il y en a trois pieds de haut. Il y a une vingtaine de soldats du 45ème qui les gardent. Les enfants sont enragés (excuse l’expression), pour prendre des cartouches et de la poudre ; assurément il arrivera quelque accident ! Aujourd’hui, un de ces soldats qui est de Bettens près d’Echalens montait la garde près de la fromagerie de Derrière-la-Côte, lorsque malgré la défense de ses camarades, il a mis environ demi-livre de poudre dans un pot, puis a pris un charbon allumé qu’il a jeté dessus. Il n’a pas été aussi prompt que la poudre qui, aussitôt qu’elle a senti le chaud, a sauté et fait partir le pot en morceaux lesquels sont partis contre sa main droite et lui ont fait beaucoup de mal, ainsi que la poudre. Ses habits étaient tout noirs ; ses cils, sourcils, barbe et cheveux ont été complètement brûlés. Sa main lui faisait très mal ; il se roulait par terre ; peut-être qu’il sera estropié pour toute sa vie ; c’est bien triste. Cela nous montre que nous devons toujours agir avec précaution. De quel côté que l’on se tourne, on apprend de tristes choses : on nous dit qu’un de ces militaires suisses a la petite vérole ; on a de quoi se réjouir si on nous l’apporte encore par là ; et encore qu’il n’y a qu’un médecin pour les soigner. J’ai reçu ce matin ta bonne lettre ; elle m’a fait grand plaisir; je l’attendais avec impatience. Je suis bien aise que tu sois en bonne santé, grâce à Dieu. Il en est de même pour moi et nos parents, tant du Solliat que de Derrière-la-Côte. Tous se réjouissent beaucoup de te revoir et t’envoient leurs amicales salutations. J’espère que vous n’aurez pas eu autant d’ouvrage que nous et je te recommande de faire bien attention de ne pas aller ramasser quelque maladie ; ne fais aucune imprudence ! Ne touche aucun de ces Français, s’il te plaît. Les deux soldats que nous logeons arrivent pour souper ; ils ont assez bonne façon et sont très polis. Nous en avons nourris pas moins de douze aujourd’hui. Ce sont ceux qui font la garde le long de Derrière-la-Côte et ils ne sont pas bien organisés pour recevoir de la nourriture ; c’est pourquoi ils viennent chez ceux qui vont les chercher. Tu sais que papa avait reçu ma lettre. Dimanche soir, c’en était une d’Adolphe ; je l’ai vue ; elle est très bien écrite. La réponse est prête depuis quelques jours mais on a dû s’occuper d’autre chose, c’est pourquoi on la lui remettra je pense demain. Je t’avais promis de tirer des versets et te les écrire. En voilà un tiré dans ce moment, il est pour nous deux : « Dieu est notre retraite, notre force et notre secours dans les détresses et fort aisé à trouver ». Il est bien bon ce verset. Adieu mon cher Henri, j’espère que tu nous reviendras bientôt en bonne santé. Reçois les baisers de ta fiancée qui t’aime. Julia Aubert On dit qu’il nous veut encore arriver des Garibaldiens « L’Eternel est bon ; il est une forteresse au temps de la détresse et il connaît ceux qui se confient en Lui. » Adieu cher
Nous remercions Monsieur Jean-Paul Guignard, arrière petit-fils de Julia Aubert, d’avoir mis cette lettre à notre disposition.
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