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Dans le village italien où j’ai passé une partie de ma petite enfance, il y avait un rempailleur de chaises vieux comme Mathusalem qui, pendant la belle saison, travaillait sous une des portes-cochères de la grande place.
J’ai bientôt découvert que, si on s’arrêtait et qu’on lui posait des questions, il avait mille histoires à raconter. Des légendes à propos de tel ou tel bosquet familier, des scandales à propos de telle ou telle famille réputée, et il connaissait de façon détaillée l’histoire de toutes les maisons du village. C’est lui qui m’a donné la passion d’explorer le passé, car il le racontait de telle sorte que les tenants et les aboutissants qu’il vous indiquait pour chacun des brins d’herbe qui nous entourait, cela donnait – je n’avais que sept ans, mais j’ai très bien compris – non seulement une histoire, mais aussi une perspective.
J’ai eu la chance, une douzaine d’années plus tard, de tomber sur un professeur qui considérait la littérature selon le même principe : un texte n’a de valeur que si on l’explique par la société dans laquelle il a surgi, les circonstances politiques et sociales, les us et les coutumes du temps et du lieu. J’ai toujours appliqué cette méthode, non seulement à ce que je lisais, mais aussi à ce que j’écrivais. Le pourquoi et le commentCe qui éveille mon intérêt pour un sujet, c’est souvent la question : comment est-ce arrivé ? Pourquoi ? Et de temps à autre, la question (que je me pose au fond très souvent) ne me lâche pas. C’est ainsi que j’ai un jour voulu savoir pourquoi et comment Shakespeare avait écrit cinq versions d’Hamlet – et que cela a donné un roman entier, qui explique les raisons de la démarche, et que j’ai écrit la pièce Naissance d’Hamlet qui essayait d’expliquer comment cela aurait pu se passer. C’est ainsi, également, que je me suis posé la question : mais pourquoi la Vallée de Joux, justement, a un train, alors qu’il y a des centaines de vallées en Suisse, et que presque aucune ne dispose d’une telle commodité. Il en est allé du train comme de l’histoire des maisons de mon enfance. Pour expliquer le train, il fallait que je comprenne comment les gens vivaient avant le train, et aussi pourquoi, et comment ils en étaient arrivés à en avoir un. Et c’est cette exploration, d’abord auprès de vous tous, puis aux archives cantonales vaudoises et dans les bibliothèques, qui m’a amenée à découvrir un épisode que la Vallée de Joux avait « oublié » : le passage de douze à quinze mille soldats français en fuite, dans un état pitoyable, à travers cette vallée de cinq mille habitants, qui avait réussi à tous les nourrir et les réconforter. Aux archives, j’ai ensuite « rencontré » le député du Grand conseil Reymond qui, longtemps avant la construction du chemin de fer, terminait ses interventions en rappelant la nécessité du train pour sa vallée. Et fatalement, j’en suis arrivée à l’histoire du train. A vrai dire, je ne sais pas dans quel ordre ces « découvertes » sont arrivées, elles se sont bientôt mélangées. Naissance de la Quinzaine prodigieuse Une fois qu’on a le cadre, et qu’on s’est décidé à raconter une histoire, il faut bien sûr peupler ce cadre. C’est ainsi qu’à travers les archives, les récits, les lectures, j’ai découvert des personnes qui avaient vraiment existé et qui avaient, de leur temps déjà, été des personnages, vus comme tels dans les échos qu’on retrouve à leur propos: Rochat, Cramer, le député Reymond, les Meylan... Le plus difficile à retrouver a été Dassetto, la cheville ouvrière du transport de la glace pourtant, mais dont il est rarement question. C’est une tendance générale en histoire : on s’occupe peu de ceux qui fournissent des services. Si je n’avais pas retrouvé une facture à son en-tête qui a éveillé ma curiosité, je l’aurais peut-être complètement manqué. Dans toutes les histoires, une fois qu’on a les personnages historiques, il faut recréer leur entourage : viennent alors les personnages vraisemblables – autrement dit, des gens qu’on invente, mais que l’on inscrit dans le cadre, qui sont conformes à l’époque où ils sont censés vivre et dont il est fort probable qu’il en ait existé de semblables. Dans notre cas particulier, nous avons Charpentier dans la partie historique, par exemple, et tous les personnages sur le quai de la gare de 2009.  La grande panne du réseau CFF, le 22 juin 2005
A propos de cette gare de 2009, je dirai que j’ai procédé de la même manière que pour la partie historique : on dit souvent que l’actualité est le premier jet de l’histoire. Avec cette variante, pourtant, cette fois-ci j’ai été mon propre témoin : la panne du réseau CFF entier a vraiment eu lieu, le 22 juin 2005 vers 17 heures, et un million de personnes en Suisse sont restées coincées soit dans des trains à l’arrêt en rase campagne, soit sur des quais de gare où elles attendaient en vain – inutile de penser aux voitures privées, aux taxis et aux autobus, il y avait longtemps qu’ils avaient tous été pris d’assaut par les premiers malins (une minorité) qui avaient compris que ça risquait de durer. Dans de telles circonstances, il se crée des rapports (de complicité, d’hostilité – plus rarement d’amitié) très particuliers. J’ai essayé de les rendre tels que je les avais ressentis. Quelques mélanges, quelques libertés, un brin de fantaisie, et ça a donné La Quinzaine prodigieuse (1871-1886), un survol des quinze années qui ont ouvert au monde une vallée qui de tout temps avait été en contact avec lui, mais de loin, et qui allait désormais être en prise directe avec Paris autant qu’avec Lausanne - en un mot, avec la terre entière.
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