Après le Barouf à Chioggia de Goldoni, les Enfants du Pirate de Hanoteau ainsi qu'une escale plus intimiste chez Tchékhov, la Compagnie du Clédar nous présente aujourd'hui le célèbre Opéra de Quat'Sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill. L'une des grandes qualités de l'art, en particulier du théâtre et de la musique que l'opéra réunit, c'est l'universalité. Universalité du message théâtral, que Brecht apporte avec beaucoup d'originalité, rehaussé encore par l'éclectisme de la troupe chargée de nous divertir. Ce soir donc, les auteurs sont allemands, l'histoire se passe simultanément en Angleterre, … et sous le chapiteau du cirque Helvetia! Hasard ou choix des lieux? On ne peut sérieusement hésiter. Malgré l'apparente décontraction de la troupe, Gérard Demierre ne laisse rien au hasard. Malgré la diversité des genres au cours du temps, on retrouve une constante au Théâtre d'été Vallée de Joux, qu'une salle de spectacles conventionnelle rend difficile et que l'écran de télévision ne pourra jamais offrir: le spectacle total, le vrai théâtre en trois dimensions. Le public est à chaque fois dans le spectacle; il fait partie intégrante de l'espace, voire de l'intrigue.
Dans le cas particulier, cela fait presque froid dans le dos: nous sommes à Soho, au centre de Londres, dans une espèce de Cour des Miracles peuplée de tout ce qu'une grande ville sortant de la guerre peut accueillir vers 1920, où la misère remplace trop souvent la morale, où l'exploitation de l'homme par l'homme est érigée en philososphie: "Car de quoi vit l'homme? De passer son temps à dépouiller, déchirer, égorger, dévorer l'homme. L'homme ne se maintient en vie qu'en étant capable d'oublier complètement qu'il est lui aussi un homme" (Ballade de Mackie-le-Surineur - Acte II). Le décor étant planté, il ne reste plus qu'à justifier le titre du spectacle. Qui mieux que l'auteur saura le faire, et cela dès l'ouverture de l'Opéra: "Vous allez entendre un opéra pour les mendiants. Et puisque cet opéra a été conçu avec une telle splendeur, comme seuls les mendiants peuvent en imaginer, et puisque néanmoins il devait être si bon marché que même les mendiants puissent payer pour le voir, il s'appelle l'Opéra de Quat'Sous". Brecht a voulu que son futur public garde un sens aigu de la critique, que ses interprètes montrent leur personnage plus qu'ils ne l'incarnent. Il faudra l'art du metteur en scène et de sa troupe pour que, dans le cadre très particulier d'un chapiteau de cirque, les spectateurs soient touchés par la magie de cette oeuvre baroque hors du commun. Nul doute que la Compagnie du Clédar saura tenir le pari, comme elle a gagné les précédents, et qu'elle réussira, une fois de plus, à nous faire partager l'enthousiasme qui est le sien. … ce qui me permet, tout de même, de vous souhaiter la bienvenue au sein du trust des bandits-mendiants londoniens; à la lumière, et avec l'étrange complicité, de la lune de Soho. Laissez peut-être vos objets de valeur à la maison. On ne sait jamais …
|